Ama Dablam (6 812 m), Népal

Jean-Marc et moi avons gravi l’Ama Dablam (6 812 m) en 16 jours. Comme nous y étions hors saison, nous avons eu la chance de ne trouver qu’une douzaine de personnes sur ce superbe sommet.

Ama Dablam (6 812 m)

Ama Dablam : le joyau du Khumbu

Situé dans le parc national de Sagarmatha, à seulement quelques kilomètres au sud de l’Everest, l’Ama Dablam (6 812 m) est un sommet majeur de la région du Khumbu. Bien qu’il n’atteigne pas des altitudes extrêmes, il est réputé pour sa beauté, ses itinéraires techniques et ses arêtes esthétiques.

L’arête Sud-Ouest, la voie la plus célèbre de la montagne, a été gravie pour la première fois en 1961 par Mike Gill, Barry Bishop, Mike Ward et Wally Romanes. Leur succès a fait de cette arête un grand classique de l’alpinisme himalayen.

Le nom « Ama Dablam » se traduit par « le collier de la mère », une référence aux arêtes protectrices de la montagne et à son célèbre glacier suspendu. Pour de nombreux alpinistes, il représente l’un des objectifs les plus esthétiques de l’Himalaya, véritable repère de roche et de glace au cœur de la région de l’Everest.

Chronologie historique de l'Ama Dablam

1958-1961 La première ascension

Après une reconnaissance en 1958, la première ascension a été réalisée le 13 mars 1961 par Mike Gill, Barry Bishop, Mike Ward et Wally Romanes via l’arête Sud-Ouest, lors de l’expédition Silver Hut de Hillary.


1979 La face Sud de Jeff Lowe

L’Américain Jeff Lowe a réalisé une ascension en solo de la face Sud (VI AI4 M6).


1985 La voie Ariake-Sakashita

Une équipe japonaise a ouvert un itinéraire difficle en face Ouest (VI 5,7 glace 80°). Ce fut une étape majeure dans l’exploration des grandes parois de roche et de glace à l’écart des arêtes.


1996 Hommage à Stane Belak Šrauf

Tomaž Humar et Vanja Furlan ont ouvert une nouvelle voie très directe en face Nord-Ouest (VI 5,7 AI5). Cette ascension leur a valu le Piolet d’Or.


2001 Directe russe

Jury Koshelenko et Valeriy Babanov ont ouvert « Paratago » en face Nord-Ouest. Babanov avait déjà remporté un Piolet d’Or pour une tentative en solo sur cette paroi.


2021 Solo hivernal

Confirmant le statut de la montagne pour les athlètes d’élite, l’alpiniste français Charles Dubouloz a réalisé une rare ascension hivernale en solo de la face Nord, prouvant que l’Ama Dablam offre encore de beaux défis pour l’alpinisme moderne.


L'expédition

Ce fut un immense plaisir de retrouver Jean-Marc Wojcik pour cette expédition. Nous avons parcouru ensemble des milliers de kilomètres au Népal, notamment lors de la Himal Race et de l’Everest Sky Race. Quelques années après cette ascension, nous nous sommes retrouvés lors de notre expédition au Kangchenjunga.

Pour l’Ama Dablam, nous n’étions que deux, accompagnés d’un officier de liaison et sans Sherpas. Comme nous étions au printemps, la grande majorité des expéditions se concentraient sur les sommets de 8 000 m, ce qui nous a permis de profiter d’une montagne presque déserte. Ce fut exceptionnel et très différent de la saison d’automne, souvent surchargée. Seuls six Russes et trois autres alpinistes français se trouvaient sur la montagne avec nous.

Trek vers l'Ama Dablam

À notre arrivée à Katmandou, nous avons passé l’après-midi à finaliser les détails de l’expédition et à organiser nos réserves de nourriture avant de partir pour le Khumbu.

23 avril : Katmandou - Lukla - Monjo

Nous avons pris l’avion pour Lukla et avons marché jusqu’à Monjo (2 850 m). Il y avait très peu de monde et aucun yak, ce qui rendait le sentier bien plus propre. Le temps était clair mais venteux alors que nous nous préparions à rejoindre le camp de base de l’Ama Dablam via Namche Bazaar.
  • Marche : 3 h 05
  • Dénivelé : +515 m (440 m/h) / -530 m (460 m/h)
  • Altitude : 2 496 m – 2 795 m

24 avril : Monjo - Namche Bazaar

Nous avons atteint Namche Bazaar (3 450 m) après deux heures de marche. Nous sommes ensuite montés à Khumjung (3 860 m) pour apercevoir l’Ama Dablam pour la première fois avant de redescendre dormir à Namche. Malgré la neige tombée durant la nuit, l’itinéraire d’ascension semblait sec, même si le ciel restait couvert avec un vent de sud-ouest soutenu.
  • Marche : 3 h 10
  • Dénivelé : +1 120 m (550 m/h) / -545 m (670 m/h)
  • Altitude : 2 738 m – 3 746 m

25 avril : Namche Bazaar - Tengboche

Nous sommes arrivés à Tengboche après trois heures de marche depuis Namche. La matinée a été claire, avec des vents forts sur l’Everest, alors que l’Ama Dablam restait bien visible et dégagé. Nous étions bien acclimatés avec une saturation en O2 de 92 %, et nous nous préparions à rejoindre le camp de base demain.
  • Marche : 2 h 55
  • Dénivelé : +800 m (480 m/h) / -380 m (640 m/h)
  • Altitude : 3 245 m – 3 788 m

26 avril : Tengboche - Camp de base de l'Ama Dablam (4 600 m)

Jean-Marc et moi sommes entrés dans une période de « silence radio », envoyant un dernier message depuis 4 300 m lors de notre approche du camp de base (4 600 m). La montagne était presque déserte, avec seulement six Russes au camp 2 et trois alpinistes français accompagnés de trois Sherpas ailleurs sur le sommet.
  • Marche : 2 h 50
  • Dénivelé : +903 m (470 m/h) / -222 m (610 m/h)
  • Altitude : 3 721 m – 4 600 m

L'ascension

27 avril : BC - Camp 1 (5 756 m)

Anticipant du mauvais temps, nous avons fait l’impasse sur notre journée de repos pour monter des sacs de 25 kg au camp 1. Nous avons décidé d’y dormir pour installer le camp avant de redescendre au camp de base pour laisser passer la tempête. L’ascension rapide de 3 850 m à 5 750 m en seulement deux jours a été éprouvante ; ma saturation en O2 a chuté à 60 % et j’étais incapable de manger, bien que je me sois senti un peu mieux au matin.

  • Ascension : 5 h 40
  • Dénivelé : +1 230 m (320 m/h) / -77 m (280 m/h)
  • Altitude : 4 600 m – 5 756 m
  • Charge : sac de 25 kg

28 avril : Camp 1 - BC

Au lever du soleil, nous avons mis notre matériel à l’abri et avons sécurisé la tente sous des rochers pour la protéger de la tempête annoncée. Jean-Marc et moi sommes ensuite redescendus au camp de base. Cette ascension rapide avait laissé des traces ; si ma saturation en O2 est remontée à 75 %, celle de Jean-Marc est restée sous les 60 % jusqu’à ce que nous retrouvions des altitudes plus basses.

En fin d’après-midi, la neige et les orages se sont installés. Nous avons appris que deux alpinistes russes étaient bloqués au camp 3 depuis quatre jours, et une autre équipe à proximité a décidé de mettre fin à son expédition en raison de la dégradation des conditions.

  • Marche : 2 h
  • Dénivelé : +20 m (290 m/h) / -1 115 m (720 m/h)
  • Saturation O2 : 75 % (C1) / 88 % (BC)

29 avril : BC

Après de fortes chutes de neige jusqu’à 4 300 m, nous avons pris notre première journée de repos au camp de base. Nous avons mis en place une stratégie pour l’assaut final : monter au camp 1 (5 750 m), puis au camp 2 rocheux (6 000 m), suivi d’une tentative de sommet le 2 mai. La partie finale de l’ascension comprend une escalade mixte jusqu’à 6 200 m avant de passer sur des pentes de glace raides.

La situation sur la montagne restait sérieuse ; le couple de Russes bloqué au camp 3 pendant quatre jours a finalement été aidé par ses coéquipiers pour la descente et évacué par hélicoptère vers Katmandou ce matin.

  • Repos : camp de base (4 600 m)
  • Statut : premier repos complet depuis Katmandou
  • Fenêtre de sommet prévue : 2 mai

30 avril : BC - Camp 1

Nous sommes retournés au camp 1 (5 750 m), grimpant au-dessus de la couche nuageuse sous un ciel dégagé. En arrivant à la tente, nous avons eu une mauvaise surprise : la moitié de notre nourriture, du gaz et notre thermos avaient été volés dans notre cache. Malgré cette perte, nous avons décidé de continuer l’ascension.

Le lendemain, nous avions prévu de rejoindre le camp 2 (6 000 m). Avec des sacs de 25 kg et des retours signalant de la glace vive sur les 500 derniers mètres du sommet, les conditions s’annonçaient difficiles. Nous étions presque seuls sur la montagne, avec seulement deux autres grimpeurs au-dessus de nous.

  • Ascension : 4 h 00
  • Dénivelé : +1 190 m (390 m/h) / -62 m (380 m/h)
  • Altitude : 4 600 m – 5 750 m

1er mai : Camp 1 - Camp 2 (6 000 m)

Nous avons atteint le camp 2 (6 000 m) après une escalade technique sur un granit parfait. Le poids de nos sacs de 25 kg a ajouté à la difficulté des longueurs, mais le temps est resté exceptionnellement calme et doux. Nous sommes maintenant en position pour l’assaut final.

Notre stratégie était de sauter le camp 3 pour grimper léger, en revenant directement au camp 2 après le sommet. Nous avons fixé notre départ à 5 h 00 demain matin pour profiter de conditions stables. Les seuls autres alpinistes au-dessus de nous sont deux Russes actuellement au camp 3.

  • Ascension : 2 h 50
  • Dénivelé : +315 m (210 m/h) / -75 m (190 m/h)
  • Saturation O2 : 75 %
  • Performance : FC Max 157 bpm | VO2 53 ml/kg/min

2 mai : Camp 2

La neige est tombée toute la nuit, recouvrant l’itinéraire et déclenchant de petites avalanches. Notre situation au camp 2 (6 000 m) était délicate : avec nos réserves de nourriture réduites par le vol, nous ne pouvions attendre que 48 heures. Si le temps ne s’améliorait pas le lendemain, nous serions contraints de battre en retraite.

Le camp est perché sur une vire étroite de 10 m sur 3 m, avec un vide impressionnant de chaque côté. Descendre les dalles enneigées situées en dessous avec des sacs de 25 kg était trop risqué. Malgré ces conditions, nous avons vu les deux alpinistes russes atteindre le sommet à 16 h 00 — les premiers de la saison.

3 mai : Sommet de l'Ama Dablam

Nous avons quitté le camp 2 à 6 h 20. La neige fraîche avait rendu la Tour Grise compliquée et, si l’arête des Champignons (Mushroom Ridge) offrait de meilleures conditions, le vent est resté constant. Au camp 3 (6 300 m), Jean-Marc a décidé de faire demi-tour et d’un commun accord, j’ai poursuivi l’ascension seul.

La partie supérieure présentait de la glace grise près du sérac Dablam et une traversée dans la neige profonde parsemée de crevasses cachées. Tracant dans un froid ressenti de -26 °C et une visibilité réduite, j’ai atteint le sommet (6 812 m) à 15 h 15. J’ai alors entamé une descente rapide, rejoignant la sécurité du camp 2 à 19 h 00.

  • Temps total : 12 h 30
  • Dénivelé +/- : 1 270 m
  • Conditions : -26 °C de refroidissement éolien, neige fraîche profonde, mauvaise visibilité
  • Stats : saturation O2 73 %

4 mai : Camp 2 - BC

Épuisés par l’assaut final, nous sommes redescendus du camp 2 au camp de base. Nous avons choisi de quitter la montagne d’une seule traite, transportant des sacs de 30 kg contenant tout notre équipement et nos déchets pour ne laisser aucune trace sur l’arête.

  • Temps : 4 h 15
  • Dénivelé : +30 m (240 m/h) / -1 405 m (450 m/h)
  • Altitude : 6 000 m – 4 600 m
  • Charge : sac de 30 kg

5 mai : BC - Namche Bazaar

Nous avons entamé notre voyage de retour, quittant le camp de base sous une neige fraîche et un brouillard épais. Nous sommes descendus vers Namche Bazaar, pour retrouver le cœur du Khumbu.

  • Marche : 4 h 35
  • Dénivelé : +610 m (440 m/h) / -1 715 m (730 m/h)
  • Altitude : 4 600 m – 3 450 m

6 mai : Namche Bazaar - Lukla

Nous sommes arrivés à Lukla lors d’un violent orage, marquant la fin de notre trek. La descente depuis Namche a été rapide, malgré les conditions météo difficiles rencontrées en rejoignant l’aérodrome.

  • Marche : 4 h 30
  • Dénivelé : +656 m (460 m/h) / -1 200 m (620 m/h)
  • Altitude : 3 450 m – 2 680 m

7 mai : Lukla - Katmandou - Grève générale

Nous avons volé de Lukla à Katmandou sous un temps médiocre, pour découvrir la capitale en proie à une grève générale de six jours. Les rues étaient contrôlées par l’armée et la police, et l’atmosphère était tendue. Notre chauffeur nous a vivement conseillé de rester à l’hôtel pour notre sécurité.

Heureusement, nous avons pu réserver un vol pour la France le jour même. C’était la troisième fois que je vivais un départ du Népal en pleine tourmente politique, un contraste saisissant avec le silence des hautes arêtes que nous venions de quitter.

Informations

Arête Sud-Ouest de l'Ama Dablam

L’arête Sud-Ouest a été gravie pour la première fois par Mike Gill, Barry Bishop, Mike Ward et Wally Romanes.

La voie est cotée VI 5,9 60°, 1 500 m.

La saison d’automne se caractérise par une météo stable et un rocher sec, ce qui en fait la période la plus prisée pour les expéditions. Si les conditions de grimpe sont souvent optimales, la montagne est alors très fréquentée, ce qui pose des problèmes pour l’emplacement des camps et la progression.

La saison de printemps offre une atmosphère bien plus solitaire et authentique. Bien que la météo soit plus imprévisible avec des chutes de neige fréquentes l’après-midi et une neige plus profonde sur les arêtes, le faible nombre d’alpinistes permet de vivre une véritable expédition sauvage, comme ce fut le cas lors de notre ascension.

Météo

Saison d’automne : Les jours raccourcissent, imposant des départs matinaux dans un froid intense. Les températures sont régulières mais basses, souvent entre -15 °C et -25 °C aux camps d’altitude, avec un air très sec offrant une excellente visibilité.

Saison de printemps : Elle permet de bénéficier de journées plus longues, bien que l’air soit plus humide. Si les matinées peuvent être plus douces, le refroidissement éolien reste sévère — atteignant souvent -26 °C ou moins lors des orages de l’après-midi. L’humidité accrue entraîne les conditions de neige abondante typiques de cette période de l’année.

Description de l'itinéraire

BC - C2

L’itinéraire part du camp de base (4 650 m) et suit des moraines herbeuses vers le sud-est. Après avoir atteint un col à 5 100 m, le sentier continue vers l’arête Sud-Ouest jusqu’au camp de base avancé (5 400 m). De là, des blocs et des dalles mènent vers le nord au camp 1 (5 700 m).

Depuis le camp 1, l’ascension reste en contrebas de l’arête, sur la face est-sud-est. Après avoir franchi des ressauts plus raides et une longueur en 5.6, la voie rejoint une arête très exposée. En la suivant, mixte, on atteint la Tour Jaune (Yellow Tower, 5.9). Une dernière traversée vers la droite mène l’étroite plateforme du camp 2 (6 000 m).

C2 - Sommet

Depuis le camp 2, l’itinéraire suit une arête exposée jusqu’à un pilier rocheux, suivi de longueurs mixtes raides. Après avoir traversé la face Ouest de la Tour Grise (Grey Tower) par un couloir technique, on atteint l’arête des Champignons (Mushroom Ridge). Cette section alterne entre traversées horizontales et ressauts raides à 60°-70° avant d’arriver au camp 3 (6 300 m).

L’assaut final remonte la glace raide à droite du sérac Dablam. Au-dessus du mur de glace, la voie oblique à gauche à travers des pentes de neige et des cannelures de glace caractéristiques (40°-60°) qui mènent directement au sommet de l’Ama Dablam.

Ama Dablam (6 812 m), Népal

Ressources utiles

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