Pyramide de Carstensz, Papouasie occidentale
L'énigme du Pacifique : la pyramide de Carstensz
La quête des Sept Sommets éloigne inévitablement l’alpiniste des glaciers pour les brumes équatoriales du Pacifique occidental. Sortant de la jungle de Nouvelle-Guinée, la pyramide de Carstensz (4 884 m), aussi appelée Puncak Jaya, est une anomalie géographique : c’est le point culminant entre l’Himalaya et les Andes, et le toit du septième continent.
Son histoire est aussi isolée que sa géographie. Lorsque l’explorateur néerlandais Jan Carstensz l’aperçut pour la première fois en 1623, ses rapports mentionnant de la neige près de l’équateur furent accueillis avec incrédulité en Europe. Il fallut attendre 1962 pour que Heinrich Harrer réussisse la première ascension, confirmant ainsi l’existence de cette forteresse de calcaire cachée dans les nuages.
L’approche constitue un véritable voyage dans le mystère. Nichée au cœur de la chaîne de Sudirman, la Pyramide domine une jungle dense et se distingue par ses falaises abruptes, vestiges de glaciers équatoriaux. Le contraste est saisissant entre la pierre grise et la végétation luxuriante qui l’entoure.
Ce sommet est un lieu de transition permanente où les températures oscillent entre -3 °C et 15 °C. Les matinées claires laissent souvent place aux pluies tropicales ou à la neige, créant un cycle constant entre chaud et froid qui donne au Carstensz son caractère sauvage. C’est un objectif final marquant pour tout alpiniste visant les points culminants des sept continents.
Chronologie historique de la pyramide de Carstensz
Première observation
L’explorateur Jan Carstensz aperçoit les pics enneigés depuis la mer, mais ses récits de « neige éternelle » à l’équateur sont d’abord rejetés en Europe.
L’expédition Carstensz
Une équipe néerlandaise menée par Anton Colijn atteint les glaciers et gravit plusieurs sommets voisins, mais la Pyramide reste invaincue.
Première ascension
Heinrich Harrer mène la première cordée au sommet par la face Nord, établissant le standard technique de la montagne.
Le débat Bass vs Messner
Messner défend le Carstensz comme véritable point culminant de l’Océanie pour les Sept Sommets, contre le mont Kosciuszko.
L’ère de l’hélicoptère
L’accès par hélicoptère via la mine de Grasberg devient la solution logistique privilégiée pour éviter la jungle et les conflits locaux.
Fermetures géopolitiques
L’instabilité en Papouasie occidentale entraîne de multiples fermetures, faisant du sommet l’un des plus difficiles d’accès au monde.
Les glaciers tropicaux
Le site est crucial pour l’étude du climat car ses rares glaciers équatoriaux reculent rapidement et pourraient disparaître.
L'expédition
Carstensz : une organisation complexe
Organiser l’expédition vers la pyramide de Carstensz a été particulièrement difficile. La situation politique a compliqué les choses, entre la gestion des permis et les tensions dans la jungle, rendant la préparation très incertaine.
J’ai finalement trouvé une solution en m’associant avec Angelo, un alpiniste portugais. Nous étions accompagnés d’un seul officier de liaison, une équipe minimale qui nous a permis de surmonter les obstacles logistiques d’une région largement fermée au monde extérieur.
Le voyage pour atteindre le camp de base ne ressemblait à aucune autre expédition. Je ne peux pas décrire les détails de notre approche ici, mais naviguer en Papouasie occidentale a été une expérience compliquée… Ce voyage fut défini par l’isolement et l’incertitude constante, où atteindre le pied de la montagne était un défi en soi.
30 mars : camp de base – sommet de Carstensz – camp de base
À 3 h 00, nous nous sommes réveillés sous une pluie légère par 5 °C. En raison de l’humidité tropicale extrême, le froid bien plus intense que prévu, je me suis donc habillé commet par -15 °C.
Nous avons débuté l’ascension à 4 h 30, grimpant d’abord 100 mètres jusqu’à un col avant de redescendre dans une petite vallée. Après avoir dépassé plusieurs lacs d’altitude dans l’obscurité, nous avons atteint la base du mur à 4 350 m vers 5 h 30.
Alors que la pluie cessait enfin, nous avons préparé notre équipement technique, enfilant baudriers et casques. J’ai pris la tête, suivi d’Angelo et Danny, pour attaquer les cordes fixes sur la raide face calcaire.
La face inférieure
Les trois premières longueurs sont raides mais peu techniques. Le rocher est excellent, solide et adhérent même lorsqu’il est mouillé. Ces premières longueurs mènent à une vire, suivie de 50 mètres d’éboulis plus faciles.
Au-delà, l’itinéraire devient nettement plus humide. Nous avons franchi deux ou trois longueurs de dalles et couloirs à 60 degrés qui agissent comme des canaux naturels, drainant l’eau du haut de la montagne. Il a fallu grimper sous ce ruissellement constant.
Section médiane
Au-dessus des dalles, 40 mètres d’éboulis raides nous attendaient, couverts de 5 à 10 cm de neige. Le sol glissant exigeait une attention constante. Heureusement, le brouillard s’est levé, offrant une vue fantastique sur le Ngga Pulu (4 862 m), l’arête sommitale et la tyrolienne.
Une longueur raide menait ensuite au mur final. J’ai commis une erreur d’itinéraire en traversant trop tôt à gauche, ce qui nous a coûté du temps et de l’énergie avant de retrouver la base du mur.
Le mur final comportait 2 ou 3 longueurs raides débouchant sur l’arête, près d’une tour rocheuse caractéristique. Nous nous sommes arrêtés là pour changer de gants, nos premières paires étant trempées par l’eau des couloirs.
L'arête sommitale et la brèche finale
À 7 h 40, nous avons atteint l’arête (4 745 m) et aperçu brièvement la face Sud et la jungle environnante avant le retour du brouillard. La crête entière était couverte de glace et de neige, rendant chaque mouvement délicat.
Pour franchir la fameuse brèche, nous avons utilisé la tyrolienne. Les quatre cordes fixes étaient prises dans 2 cm de glace que j’ai dû casser en progressant, un effort qui m’a pris dix minutes. Ensuite, deux autres brèches ont nécessité de désescalader pour rester sur le fil de l’arête.
L’effort final en face Sud nous a menés au sommet, atteint en trois heures pile depuis le bas du mur. Comme souvent au Carstensz, nous étions dans le blanc total, sans aucune visibilité, ce qui est la norme dans les monts Sudirman.
La descente
La météo s’est dégradée rapidement dès notre départ du sommet. La descente a exigé 2 h 30 de désescalade et de rappels pour franchir les 500 mètres de paroi.
Avec le retour de la pluie, les couloirs calcaires sont devenus très glissants, mais nous avons gardé un rythme régulier jusqu’au pied du mur. De là, le retour au camp de base fut une marche plus tranquille.
Ngga Pulu (4 862 m)
Le second sommet disparu
Ayant gravi la Pyramide plus vite que prévu, nous avons profité du temps restant pour gravir le second sommet des monts Sudirman : le Ngga Pulu (4 862 m).
Atteindre ce sommet est un voyage dans la géographie et l’histoire. En 1936, le Ngga Pulu mesurait 4 907 m, dépassant le Carstensz grâce à son épaisse calotte glaciaire. Mais la fonte des glaces a changé la donne : la montagne a perdu beaucoup d’altitude, laissant la roche nue de la Pyramide comme point culminant incontesté du continent.
Son sommet offrait une perspective rare sur les derniers glaciers tropicaux, qui devraient disparaître d’ici quelques années. Le dôme blanc immaculé du Ngga Pulu contrastait avec le calcaire sombre que nous venions de gravir, offrant une conclusion puissante à notre séjour.
Résumé historique et technique
En 1936, l’expédition néerlandaise d’Anton Colijn a réalisé la première ascension du Ngga Pulu. À l’époque, c’était le plus haut sommet de la région (4 907 m), sa calotte glaciaire dépassant le pic rocheux de la Pyramide.
L’itinéraire : Historiquement, le Ngga Pulu était une course glaciaire classique. Les alpinistes remontaient le glacier Northwall, un monde de crevasses profondes et de dômes blancs contrastant avec l’escalade rocheuse des pics voisins.
Le changement : Le changement climatique a modifié la voie. La glace amincie a exposé le calcaire, transformant l’ascension en un mélange de dalles rocheuses et de névés en recul. Ce qui était le toit de l’Océanie est devenu le symbole de la disparition des glaciers équatoriaux.
L'ascension facile
Nous avons gravi le Ngga Pulu (4 862 m) le lendemain du Carstensz, partant du même camp de base. L’itinéraire se dirige vers l’Est à travers un chaos de gros blocs avant de tourner à gauche vers l’arête où nous avons suivi de grandes dalles juste à l’Est du glacier.
Nous avons atteint le sommet une nouvelle fois dans le brouillard. Une brève éclaircie nous a cependant permis de voir la jungle au pied de la face, marquant la fin de notre ascension dans les monts Sudirman.
Retour à la civilisation
Le retour a offert une vue impressionnante sur la mine de Grasberg et son cratère géant. Le contraste était saisissant : nous sommes passés de l’isolement et du silence de la montagne à un monde de bruit extrême et d’activité industrielle incessante.
Regarder les machines massives grignoter la montagne était un spectacle désolant. Notre retour à la civilisation fut aussi épique et risqué que l’approche. Angelo et moi gardons un souvenir énigmatique de cette expédition, dont les photos sont aujourd’hui la seule preuve réelle.
Achèvement du défi des Sept Sommets
Pour moi, le Carstensz était le dernier des Sept Sommets. Il marque la fin d’un défi. Mais surtout, l’achèvement d’un projet qui m’a fait découvrir la beauté des sept continents.
Informations
Politique et accès
Depuis 2000, la situation géopolitique en Papouasie occidentale est instable. L’accès à la montagne est strictement réglementé par le gouvernement indonésien, en raison des tensions continues avec les mouvements séparatistes locaux et de la proximité de la mine de Grasberg.
Pour contourner ces risques sécuritaires et le difficile trek de 6 jours dans la jungle, la plupart des expéditions modernes ont recours au transport par hélicoptère. Les vols partent généralement de Nabire ou de Timika, atterrissant directement à Yellow Valley (4 250 m). Cependant, cette approche dépend entièrement de la météo imprévisible de la région, entraînant souvent de longs retards dans l’attente d’une éclaircie à travers les nuages.
L'influence de Grasberg : l'industrie dans la nature sauvage
L’histoire de la pyramide de Carstensz est indissociable de la mine de Grasberg, située à quelques kilomètres du sommet. C’est l’un des plus grands complexes miniers d’or et de cuivre au monde. Son cratère à ciel ouvert, visible depuis l’espace, fait plus de 3 kilomètres de large.
L’ampleur de l’opération se reflète dans ses effectifs d’environ 30 000 employés. La production est stupéfiante : l’usine traite plus de 200 000 tonnes de minerai par jour, ce qui en fait un pilier central de l’économie régionale.
Cependant, l’impact environnemental sur la chaîne de Sudirman est majeur. La gestion des résidus et la perturbation des rivières ont altéré les écosystèmes. La présence de richesses minérales immenses a aussi façonné la géopolitique de la Papouasie, expliquant l’environnement ultra-sécurisé que les alpinistes rencontrent aujourd’hui.
Accès au camp de base
Le Trek dans la jungle : la voie traditionnelle
Historiquement, le seul moyen d’atteindre la montagne était un trek éprouvant de 5 à 7 jours traversant l’une des forêts tropicales les plus denses sur Terre. Partant de villages comme Ilaga ou Sugapa, cette route est un test d’endurance où boue profonde et pluies tropicales sont constantes. Au-delà de l’effort physique, ce chemin est complexe en raison des risques sécuritaires locaux.
L’approche en hélicoptère : une transition surréelle
L’approche moderne standard est un vol en hélicoptère depuis Nabire ou Timika qui offre une perspective surréelle, survolant la mine de Grasberg, cicatrice industrielle massive au milieu de la nature vierge. Atterrir à Yellow Valley (4 250 m) est le moyen le plus rapide d’atteindre les parois, mais cela dépend entièrement de la météo.
La route de la mine : le raccourci industriel
Une option plus restrictive implique de traverser le complexe de Grasberg. Cela nécessite des permis rares pour voyager sur les routes minières privées en véhicules militaires. C’est une expérience industrielle austère qui évite la jungle et dépose les alpinistes au bord de la mine pour un trek final vers la base de la Pyramide.
L'ascension de la face Nord
L’ascension du Carstensz est une escalade rocheuse, unique parmi les Sept Sommets. L’itinéraire suit la face Nord et navigue dans 500 mètres de couloirs rocheux et cheminées calcaires verticales.
La face Nord : L’escalade est soutenue sur un calcaire remarquablement solide mais tranchant comme un rasoir. La difficulté maximale atteint le 5.10 (6a). Le rocher offre une adhérence incroyable même mouillé mais reste très abrasif pour l’équipement et la peau.
L’arête sommitale : Une fois la face gravie, l’itinéraire suit une arête exposée de 500 mètres. Les alpinistes doivent franchir des brèches, utilisant souvent une tyrolienne pour passer certaines sections.
La descente : Le retour au camp de base demande une longue série de rappels. Comme la pluie tropicale commence généralement l’après-midi, la descente est souvent une course contre la montre avant que les couloirs ne se transforment en cascades.


